Autrans'98 - Interviews
Louis Pouzin
Le "père" du réseau Cyclades

Louis Pouzin, aujourd’hui à la retraite, est le "père" du réseau Cyclades (*). Un réseau mettant en oeuvre la commutation par paquets, telle qu’elle fut reprise par IP. Aujourd'hui, il a une dent contre Microsoft.

Autrans, 10/01/98

Alain Simeray : Comment se fait-il que l'on ne parle plus de Cyclades ?

Louis Pouzin : La première démonstration de Cyclades a eu lieu en 1972. Le réseau fut opérationnel en 1974. Il s’est éteint à partir de 1978, faute de financement. En effet, après la phase de recherche et d’expérimentation, le financement doit venir de l’industrie. Cela n’a pas été le cas.

AS : A quoi servait ce réseau ?

LP : A l’origine, la Délégation à l’informatique souhaitait promouvoir l’industrie française, en particulier, interconnecter les bases de données de grandes administrations françaises. Les bases de données étaient à la mode en ce temps-là et chacun avait la sienne, dans son format propre. Cyclades devait réaliser l’interconnexion et contribuer à éviter les incohérences. Nous avons bien réussi à réaliser l’interconnexion, mais pas à éviter l’incohérence qui n’était pas de notre ressort.

Cyclades était un réseau opérationnel dont la compagnie CII s’est inspirée pour concevoir produits et protocoles. Le réseau permettait les échanges de fichiers et le batch à distance. Ainsi, par exemple, durant trois mois, l’ordinateur IRIS 80 de l’IRIA fut en panne. Il avait chauffé et était plein de poussières et il fallait le nettoyer composant par composant. Pendant ce temps, Cyclades permit d’envoyer les traitements par lots pour s’exécuter sur l’IRIS 80 du site de Grenoble. On pouvait également utiliser une messagerie électronique, plus rustique que celle que l’on connaît aujourd’hui bien entendu.

AS : On dit que Cyclades reposait sur la même architecture qu'Internet...

LP : Tout à fait, Cyclades s’appuyait sur la commutation par paquets, comme l'Internet. En fait, tout a commencé avec un rapport de Paul Baran (Rand Corporation) qui, vers 1963, décrivait un réseau fiable mettant en ouvre la commutation de paquets indépendants les uns des autres. En 1967, Larry Roberts, qui animait alors l’ARPA (Advanced Research Project Agency), a lancé le projet d’un réseau d’ordinateur permettant de partager les ressources, motivant ainsi les chercheurs qui pourraient travailler à distance sur leur ordinateur, en conservant leur environnement habituel.

AS : Et la crainte d'une frappe nucléaire détruisant le système de défense ?

LP : Vous savez, agiter une menace atomique, en pleine guerre froide, est un bon moyen d’obtenir des financements de la part du congrès... vingt millions de dollars. Revenons à l'Histoire. Le premier document sur le réseau ARPA a donc été publié en 1968. Ainsi, l’architecture de base a été connue dès cette date, sur le papier, car la démonstration n’avait pas encore eu lieu. Au début du projet Cyclades, je suis allé aux Etats-Unis, et j’ai pris comme conseil la société BBN, la même qui travaillait au projet ARPA. Le réseau ARPA mettait en oeuvre des paquets en circuit virtuel, notre réseau de paquet était "pur", avec des datagrammes indépendants, comme dans IP aujourd'hui. IP a repris de Cyclades le paquet "pur" et l'adressage logique et non l'adressage physique qu'utilisait ARPANET. J'avais également introduit dans Cyclades la notion de zone, que l'on appelle domaine dans l'Internet, ainsi que le multihoming et la notion de fenêtre glissante pour le contrôle de flux. TCP/IP est ainsi une version améliorée de Cyclades. Il ajoute notamment la possibilité de fragmenter les paquets en cours de route, un peu comme un train dont l'écartement des roues varie selon les réseaux. Cette notion est très utile pour connecter les réseaux locaux Ethernet, qui n'existait pas quand nous avons conçu Cyclades.

AS : Comment envisagez-vous l'avenir de l'Internet ?

LP : Je pense que les opérateurs (France Telecom, British Telecom...) vont prendre le contrôle de la transmission. Malgré les possibilités de transmission par câble, par satellite, par radio, il est fort probable que la majorité des transmissions se déroulera dans le réseau téléphonique. En effet, les réseaux filaires avec la technologie ADSL offrent des débits suffisants pour l'utilisateur résidentiel, jusqu'à 6Mbps. Pour 99% des gens, c'est convenable. Le câble est un réseau partagé. Ainsi, un débit de 4 Mbps est théorique pour un utilisateur. Mettez-en des milliers, ils se partagent le débit.

Le satellite fonctionne différemment. Il nécessite une infrastructure plus coûteuse, la parabole, le décodeur... En outre, annoncer des débits de l'ordre du Megabit/seconde est de l'ordre de la propagande. On devrait plutôt parler de quelques centaines de Kilobits/seconde. C'est très utile pour connecter des endroits isolés.

En outre, les opérateurs ont la capacité de réaliser des investissements dans le long terme et ils en ont les moyens et ils sont propriétaires des réseaux. Enfin, ils savent administrer les abonnés. Ces éléments sont importants, car il faudra associer une qualité de service que seuls les grands opérateurs seront capables de proposer, de bout en bout du réseau.

AS : Vous avez fait hier une intervention fracassante lors de la table ronde. Vous avez une dent contre Microsoft. Pourquoi ?

LP : Je n'ai rien contre Microsoft a priori, sauf qu'il s'agit d'un quasi-monopole qui détruit la compétition. Dans le domaine des réseaux, la compatibilité est un élément important. Or, Microsoft change en permanence de version ou de protocole afin qu'une expertise concurrente ne puisse se développer. Il n'est pas normal que des systèmes de communication mondiaux puissent se développer sans être contrôlés.

En outre, Microsoft se crée un marché protégé. Il finance des produits qu'il diffuse gratuitement afin de tuer la concurrence, et ensuite les fait payer, pour financer une nouvelle génération de produits gratuits... C'est du dumping, une pratique répréhensible. C'est pourquoi je parle de "racket". Tuer son voisin, même de manière économique, ne fait pas partie du modèle capitaliste.

(*) L'équipe Cyclades: Louis Pouzin, Hubert Zimmermann (ancien directeur de Chorus, racheté par Sun), Jean-Louis Grangé (Step), Jean Le Bihan (Consultant), Gérard Le Lann (IRIA).