Réseaux
Les
nouveaux passe-murailles
Nos secrets sont dans la rue. Les
données informatiques transmises au sein
d'une entreprise par les ondes
hertziennes - et non pas par les fils -
peuvent être facilement piratées. Ces
réseaux sont de véritables passoires. Et
les « curieux » n'ont plus qu'à se
servir
par Nicolas
Gurgand (avec le service
enquêtes)
Alerte aux ondes ! Des dossiers
confidentiels commerciaux, scientifiques
ou industriels, voire des secrets d'Etat,
livrés sur la place publique à cause de
fuites dans les réseaux informatiques. Ce
n'est pas de la fiction, mais
l'incroyable réalité due à l'entrée de
ces réseaux dans l'ère du sans-fil.
A l'heure où la guerre économique fait
rage, où la lutte contre le terrorisme
est une préoccupation constante, ce
nouveau péril a été, jusqu'à présent,
soigneusement occulté. Les services de
renseignement, spécialement concernés, ne
sont pas autorisés à en parler. Et
pourtant, il n'a jamais été aussi facile
d'aller fouiller dans les ordinateurs, de
se balader clandestinement sur les
réseaux informatiques dernier cri ouverts
à tous les vents. La menace est réelle et
touche de grandes banques, des groupes
pétroliers, des sous-traitants de la
défense... tout comme les simples
particuliers. Souvent, d'ailleurs, les
intéressés ne se doutent de rien. D'après
un policier spécialisé dans la traque de
ce nouveau fléau technologique, « même
les services publics et certains grands
ministères » sont vulnérables.
Jusqu'à présent, la nouvelle n'a guère
dépassé le petit cercle d'initiés que
sont les pirates informatiques
généralement très surveillés. Mais on
n'ose imaginer les conséquences si une
organisation mal intentionnée décidait
d'exploiter cette faille.
Le danger provient d'une norme radio
baptisée wi-fi (wireless
fidelity), qui fait fureur en France
depuis environ deux ans. Provenant des
Etats-Unis, elle permet de créer un
réseau informatique interne à moindres
frais en se passant de fils. Les
ordinateurs reliés entre eux communiquent
par ondes hertziennes. Il suffit de
disposer une sorte d'antenne émettrice
appelée « point d'accès » et d'équiper
chaque poste que l'on veut connecter d'un
récepteur se présentant sous la forme
d'une grosse carte de crédit (carte
réseau sans fil). Le tour est joué ! Les
transmissions, l'accès au serveur
central, voire les connexions à
l'Internet, peuvent alors commencer.
L'équipement spécifique est tellement
simple et bon marché - de 450 à 1 000
euros pour un petit réseau - que tout le
monde peut désormais se l'offrir. Selon
le Synergy Research Group, un institut
américain d'analyse des marchés, les
ventes de ce type de matériel à l'échelle
internationale affichent, sur un an, une
croissance de 60 %. Pas étonnant : la
norme wi-fi présente toutes sortes
d'avantages pour les entreprises. Elle
assure une parfaite transmission des
données informatiques à haut débit tout
en supprimant le casse-tête des
enchevêtrements de câbles et de leur
cheminement. Avec la wi-fi, plus de
problème si l'on reconfigure les locaux.
De plus, cette technologie permet de
rester connecté au réseau en permanence,
quel que soit l'endroit de la société où
l'on se trouve avec son portable. Des
toilettes à la cafétéria, on peut
travailler partout.
Sauf que le bon vieux réseau filaire
possède un avantage décisif sur le
sans-fil : il reste parfaitement
circonscrit aux murs de l'entreprise. Le
pénétrer pour y puiser des données
confidentielles ne peut être que le fait
de pirates expérimentés opérant à partir
de l'Internet. Avec le sans-fil, tout
devient plus facile. Les ondes radio
sortent des locaux de l'entreprise ou de
la maison, se propagent dans la rue et
peuvent donc être interceptées. C'est le
cas par exemple - nous l'avons constaté -
de tel fameux magasin parisien de stylos
de luxe ou de cette importante ambassade
asiatique. « Installer un réseau sans
fil dans son entreprise revient à mettre
des prises à l'extérieur de ses murs
», résume Jean-Michel Cornu,
consultant à la Fondation Internet
nouvelle génération (FING). Autrement
dit, à exposer ses dossiers aux regards
indiscrets.
« Il est arrivé que deux sociétés
cohabitant sur le même palier s'équipent
de réseaux sans fil, raconte un
expert en sécurité informatique de la
région de Rennes. Du jour au
lendemain, chacune a pu accéder aux
données de l'autre. » Fâcheux, mais
explicable. C'est le principe d'une
émission de radio : tous les récepteurs
réglés sur une même fréquence captent la
même émission. II a fallu un mois aux
spécialistes d'une autre entreprise pour
comprendre pourquoi le réseau « plantait
» tous les jours entre 12 et 14 heures.
La cause : un four à microondes d'une
cantine toute proche perturbait les
émissions.
Voilà pour l'anecdote. Plus
sérieusement, ces faiblesses peuvent se
révéler dangereuses. N'importe quel
ordinateur muni d'une carte réseau sans
fil peut établir une cartographie très
précise des points d'accès aux réseaux
mal sécurisés (voir carte page
67). Il suffit de le raccorder à un
équipement de géolocalisation de type GPS
(Global Positioning System). Un logiciel
gratuit - on le télécharge librement sur
l'Internet - coordonne l'ordinateur avec
la carte réceptrice et le GPS. A chaque
nouvelle « prise », le logiciel émet un
bip, affiche les spécificités du réseau
qu'il vient de trouver et son nom.
Ainsi équipé, Le Point a tenté
l'expérience et vérifié sur le terrain la
réalité de la menace. Une petite balade
dans Paris se révélera particulièrement
instructive. Nous avons pu recenser plus
de cent points d'accès sans fil, dont
quarante-deux en moins d'une heure
(voir encadré page 67).
Lorsque le logiciel capte un réseau
sans fil, il se contente de le signaler
et d'indiquer s'il est sécurisé ou non.
S'il ne l'est pas, ce qui arrive dans
« 80 % des cas », selon les
spécialistes officiellement chargés de
mesurer les failles, l'ordinateur
portable se retrouve d'office connecté au
réseau d'entreprise qu'il vient
d'identifier. Il suffit alors d'utiliser
ses fonctionnalités classiques pour «
visiter » les postes de travail reliés
aux réseaux détectés. Un geste que nous
n'avons pas fait afin de ne pas être
accusés de piratage. D'autres, en
revanche, peuvent ne pas avoir de
scrupules.
Une menace négligée
« Les PME-PMI sont particulièrement
exposées, explique Hervé Schauer,
directeur de HSC, une des rares sociétés
de consultants en sécurité informatique
en France à proposer des protections pour
les réseaux sans fil. Elles s'équipent
généralement de réseaux wi-fi par souci
d'économie pour ne pas payer le prix des
câbles... mais n'investissent pas dans
leur sécurisation. » Or, pour
simplifier leur utilisation, ces systèmes
sont le plus souvent vendus avec une
sécurité désactivée. Il suffirait d'un
mot de passe et d'un ou deux clics pour
compliquer la tâche d'un visiteur
importun. Il existe d'autres protections
logicielles, bien plus efficaces. Encore
faut-il considérer qu'il y a un danger
potentiel. Dans l'entreprise, certains
gestionnaires de réseau négligent la
menace, qu'ils considèrent comme peu
probable. Ils préfèrent ne pas s'en
encombrer.
Le danger pourtant devient maximal si
un équipement wi-fi est « greffé » sur un
réseau d'entreprise câblé, et ce à l'insu
des responsables informatiques eux-mêmes.
Il suffit qu'un employé un rien malin
installe, pour son confort personnel et
sans le dire, un point d'accès dans son
bureau. S'ouvre alors une brèche béante
susceptible de mettre en péril la
sécurité de toute la société. Le
phénomène n'est pas si rare. « La
plupart des grands comptes sont sans
doute déjà fragilisés de cette façon sans
le savoir », estime même Hervé
Schauer. En particulier ceux qui n'ont
jamais investi un sou dans le sans-fil et
qui pensent, de ce fait, être
préservés.
Les ondes des émetteurs rayonnent
parfois sur plusieurs centaines de mètres
autour des enceintes où on les croit
cantonnées. Les murs ne les arrêtent pas.
Première conséquence, ludique celle-là :
à Paris, autour du Champ-de-Mars,
quelques initiés viennent régulièrement à
l'heure du déjeuner se connecter à
l'Internet à haut débit, sans fil,
gratuitement et en plein air, aux frais
d'une entreprise qui arrose le quartier
et dont ils ignorent jusqu'au nom. Un
délit qui ne semble pas si grave, et
pourtant...
A plusieurs reprises, ces derniers
mois, des cybercafés ont été mis en cause
pour avoir servi de lieux d'échange dans
la préparation d'actes terroristes. Que
se passerait-il si ces mêmes terroristes
échangeaient leurs informations par le
biais d'un réseau sans fil ne leur
appartenant pas ? Ils deviendraient de ce
fait parfaitement invisibles. Les
enquêtes policières ne pourraient plus
remonter qu'à la société propriétaire des
serveurs ayant abrité, à son insu, les
échanges de messages. Laquelle aurait
bien du mal à prouver son innocence.
Bien sûr, le fait de se « maintenir »
sur le réseau informatique d'autrui
constitue un délit. Mais l'envahissement
de la chaussée par les ondes est lui
aussi réprimé. Les fréquences utilisées
dans le domaine public appartiennent aux
militaires. Elles ne sont autorisées -
par dérogation - qu'à l'intérieur des
bâtiments. Même si les rues de Paris sont
déjà tellement saturées par ces
débordement illégaux de réseaux que
personne n'est plus en mesure de les
réguler. L'Autorité de régulation des
télécommunications (ART) elle-même a bien
du mal à défaire ce noeud gordien.
L'ART elle-même piégée
Contactée par nos soins, elle n'a pas
souhaité s'exprimer, craignant de
s'afficher sous un jour trop répressif. «
Et si des chefs d'entreprise sont
suffisamment irresponsables pour
disperser leurs réseaux dans la nature,
cela nous concerne-t-il vraiment ? »
lâche un de ses représentants,
visiblement dépassé par les événements.
Au point d'ignorer que le 19 juin le
propre réseau sans fil de l'ART débordait
dans un square de Montparnasse. Un
comble, pour cet organisme public, quand
on connaît les enjeux commerciaux de ses
délibérations secrètes. La gestion de la
wi-fi piège ceux qui sont censés la
réglementer !
Aux Etats-Unis, où la quête des points
d'accès sans fil est devenue un sport
national appelé « war-driving »,
un adepte a pu dénombrer 1 500 points
d'accès sur la côte Ouest. Mais, là-bas,
la sécurisation du sans-fil est prise
très au sérieux. Et la presse en parle.
En France, le phénomène n'a donné lieu
qu'à de rares communications
confidentielles dans des revues
spécialisées. Les services de
renseignement s'inquiètent en tout cas de
la prolifération de ces réseaux sauvages
qu'ils s'affairent à cartographier. Les
risques de piratage ou d'espionnage sont
bien réels. Listings de clients,
documents comptables, relevés bancaires
et codes secrets... la France étale, sans
réagir, tous ses secrets. Une aubaine
repérée par les agences d'intelligence
économique. Elles trouvent dans la
pénétration des réseaux sans fil un outil
d'espionnage particulièrement efficace
garantissant, en outre, un camouflage
providentiel !
Et le danger s'accroît chaque jour, au
rythme de l'équipement du pays. «
Demain, les réseaux sans fil vont se
généraliser. Il est déjà impensable de
revenir en arrière », affirme un
policier du high-tech. Face à l'ampleur
des risques, les autorités demeurent
comme paralysées et préfèrent se taire.
Quand lèvera-t-on le tabou ? « Sans
doute, estime un jeune hacker
spécialiste de la wi-fi, le jour où un
grand groupe fera les frais d'une énorme
attaque sur ses serveurs. »
| Signes de
piste |
|
Né sur un site Web anglais
à la fin du mois de juin, et
largement relayé depuis, un
petit jeu de potaches baptisé
« war-chalking »
(craie-fiti) constitue une
nouvelle menace pour les
possesseurs de réseaux sans
fil : il s'agit de repérer, à
la manière des cambrioleurs,
les réseaux sans fil
disponibles dans une ville et
de les signaler à la craie
sur les murs, grâce à des
pictogrammes aux
significations précises. Deux
« C » accolés dos à dos
désignent ainsi un réseau
ouvert offrant un accès à
l'Internet ; un rond
caractérise un réseau
d'entreprise accessible mais
n'offrant pas d'accès au Web
; tandis qu'un W encerclé
avertit qu'un réseau est
présent, mais qu'il bénéficie
d'une protection cryptée. Une
manière d'afficher au grand
jour les vulnérabilités des
entreprises - Nicolas
Gurgand
|
|
| Balade au fil des
ondes |
|
Un ordinateur, une carte
réseau sans fil, un GPS : il
n'en faut pas plus pour jouer
les espions. Muni de cet
attirail en vente libre dans
n'importe quelle boutique
d'informatique, nous nous
sommes promenés en voiture
dans les rues de Paris. Le
résultat de notre balade est
probant. Avenue Kléber, à
proximité des Champs-Elysées,
notre ordinateur repère pas
moins de cinq réseaux
professionnels. Un peu plus
loin, autre bip : cette
fois-ci, le point d'accès se
nomme « ambassade » et se
situe... effectivement devant
une ambassade.
A quelques centaines de
mètres de là, un groupe aux
activités militaires notables
« offre » lui aussi son
réseau autour du rond-point
des Champs-Elysées.
Coïncidence ? Déplaçons-nous
un peu, direction la Défense,
où le Club de la sécurité des
systèmes d'information
français, organisme de
référence, tient un colloque
intitulé « Estimation de la
"sinistralité" informatique
en 2001 ». Ici, notre
logiciel repère deux points
d'accès non sécurisés au
réseau... du CNIT, où a lieu
la manifestation. Non loin de
là, au pied de l'immeuble
d'un important groupe
pétrolier, le logiciel émet
un nouveau bip. Inquiétant,
non ?
Nous poursuivons notre
promenade dans les quartiers
d'affaires. Autour de
l'Opéra, c'est un important
investisseur immobilier,
filiale d'un géant américain,
qui expose sans complexe son
réseau au tout-venant. Place
Vendôme, où des réseaux
professionnels cohabitent
avec des réseaux de
particuliers, nous parvenons
à capter pas moins de trois
signaux en même temps. Et
l'inventaire n'est pas fini :
le boulevard de Sébastopol
nous dévoile quinze nouveaux
points d'accès. Et ça
continue le long du métro
aérien : de Passy à Pasteur,
le voyageur pourra dénombrer
au moins six réseaux sans
fil. Quel que soit le
quartier visité, nous
trouvons des points d'accès.
Particuliers, PMI, mais aussi
banques, grands comptes,
assurances, boutiques : tous
déversent leurs ondes dans
les rues de Paris. Et
risquent à tout moment d'être
les victimes de leur
négligence... Nicolas
Gurgand
|
|
|
© le point
19/07/02 - N°1557 - Page 64 - 2245
mots
|